FICHE PERSONNAGE
« Achille. 60 ans. – Un gros homme, à longue face jaune, travaillé par une maladie de foie. Très chauve. – N’a plus que quelques touffes de cheveux gris. Parole lente, des yeux ternes, a nourri le continuel espoir de se retirer à Rambouillet, le pays de sa femme. A acheté là-bas, depuis longtemps, une maison, une occasion, une vieille bâtisse, qui périclitait, et à laquelle il faudrait faire des réparations. N’a fait que les plus urgentes, en attendant, et a loué. Des locataires qui ne le paient pas, de continuelles réparations, un désastre. – A élevé cinq enfants, cinq garçons ; trois sont morts à vingt ans ; des deux autres un est capitaine, et l’autre a mal tourné : on n’en parle jamais. Cela explique comment il n’a pas d’argent amassé. Enfin depuis cinq ou six ans, il commençait à travailler pour lui, les affaires s’annonçaient superbes, quand le Bonheur a commencé sa terrible concurrence. L’agonie. – Au milieu du livre, il vendra la propriété, déjà couverte d’hypothèques, et sur laquelle il ne touchera que quelques milliers de francs. – C’est l’écroulement de tous ses espoirs (voir s’il me faut mettre cela à la fin.)
C’est lui le violent, le bilieux dans le ménage. Celui qui montre le poing au Bonheur. – Sa femme est résignée, avec une douleur immense et muette.
Il faut qu’ils aient encore une fille qu’on doit marier à Colomban. (Tout le vieux commerce).
Très droit, très honnête. S’il ne marie pas Geneviève et Colomban, c’est qu’il voudrait leur remettre la maison en bon état.
Plusieurs épisodes contre le Bonheur : 1° ce sont des faiseurs, des canailles, il faut qu’ils fassent le culbute. 2° les canailles réussissent, la lutte. 3° la débâcle dernière, la défaite. »
Venu de Montebourg très jeune, tandis que son frère aîné restait dans son village. Ils étaient fils de cultivateurs, tous deux. Son frère était entré chez un teinturier de Valognes, qu’il voulut remplacer plus tard. Mauvaises affaires. »
Documents préparatoires du Bonheur des Dames, NAF 10278, f° 148-150.
BIOGRAPHIE
Mari d’Élisabeth Hauchecorne. Père de Geneviève. Oncle de Denise, Jean et Pépé Baudu. Entré comme simple commis au Vieil Elbeuf avec sept francs dans sa poche, il a fini par épouser la fille de Hauchecorne, le patron, à qui il a succédé. Dans les années de prospérité, le ménage Baudu a élevé six enfants : trois sont morts à vingt ans, le quatrième a mal tourné, le cinquième est officier, il ne reste que Geneviève. Cette famille a coûté gros et Baudu s’est achevé en achetant à Rambouillet une grande baraque de maison, une antique bâtisse où il rêve de se retirer et qu’on est forcé de réparer continuellement ; ses gains passent là, il n’a eu que ce vice, dans sa probité méticuleuse, obstinée aux antiques usages. Le Vieil Elbeuf souffre de la terrible crise déterminée par les grands magasins. La boutique, pleine d’humidité, est écrasée sous un plafond bas et enfumé ; elle a un entresol aux baies de prison et une arrière-salle qui ouvre sur un fond de puits ; c’est une odeur de vieux, un demi-jour, où tout l’ancien commerce, bonhomme et simple, semble pleurer d’abandon, alors que, de l’autre côté de la rue, le Bonheur des Dames donne l’impression d’une machine fonctionnant à haute pression, avec ses vitrines échauffées et comme vibrantes de la vie intérieure.
Baudu est un gros homme à cheveux blancs et à grande face jaune, un bilieux, un violent aux poings toujours serrés. Toute une aigreur a grandi en lui. Les étalages du Bonheur des Dames le mettent en fureur, il a le sang aux yeux, la bouche contractée. Il s’indigne contre ces grands bazars où l’on vend de tout, où les commis, un tas de godelureaux, manœuvrent comme dans une gare, traitent les marchandises et les clients comme des paquets, lâchent le patron ou sont lâchés par lui pour un mot, sans affection, sans mœurs, sans art. Moins atteint que d’autres jusqu’ici, parce que le monstre ne tient pas encore tous ses articles, il prédit avec assurance la chute des grands magasins, une débâcle qui doit rétablir la dignité du commerce compromise. Depuis longtemps, Baudu projette de marier sa fille Geneviève à son premier commis Colomban, comme lui-même a été marié à la fille de Hauchecorne ; un scrupule de probité lui fait retarder cette union jusqu’à la fin de la crise, pour ne point passer à son gendre la maison moins prospère qu’il ne l’a reçue lui-même. Dans tout le quartier, les autres spécialités croulent.
Baudu a fini par s’incliner devant les faits ; mais, s’il a perdu la foi, s’il sent même la peur l’envahir, son intelligence reste rebelle à l’évolution logique du commerce ; jamais le Vieil Elbeuf ne fera une concession. Dans l’implacable poussière des agrandissements du Bonheur des Dames, devant le chantier colossal où l’on travaille toute la nuit, Baudu sent venir la mort lente, sans secousse, par un ralentissement continu des affaires, les acheteuses perdues une à une. Pour durer davantage, il se résigne au plus cruel des sacrifices : la campagne de Rambouillet, qui a coûté deux cent mille francs, est vendue soixante-dix mille francs aux Lhomme. Maintenant, le Bonheur tient tous les articles de la maison, les velours de chasse, les livrées, les flanelles ; des sacrifices sont encore nécessaires, il faut hypothéquer le vieil immeuble d’Aristide Finet. Le drapier ne comprend plus, il en arrive à envoyer violemment au magasin rival les clientes qui discutent ses prix. La fin n’est plus maintenant qu’une question de jours, l’émiettement s’achève. Atterré devant la défection de Colomban, achevé par la mort de sa fille et de sa femme, Baudu vit encore pendant quelque temps dans sa boutique désertée ; il marche continuellement, cédant à un besoin maladif, à de véritables crises de déambulation, comme s’il voulait bercer et endormir sa douleur. Il a refusé le secours que lui apportait sa nièce Denise au nom d’Octave Mouret, il se réfugie dans une maison de retraite. Et c’est alors le triomphe définitif du Bonheur des Dames, dont l’immense affiche jaune s’étale, comme un drapeau planté sur un empire conquis, le long des volets murés du Vieil Elbeuf.
(Au Bonheur des Dames)