FICHE PERSONNAGE

« Une belle brune de quarante-deux ans. Romanesque et digne. Une tenue majestueuse. Embonpoint. A épousé Lhomme qu’elle a toujours dominé. Elle gagne déjà 20 mille francs lorsqu’il en gagne 5 ; plus tard il sera à 8 et elle à 30. Aussi est-il à genoux devant elle. On raconte qu’elle se paie des jeunes gens ; mais c’est peut-être une calomnie. – Toute-puissante dans la maison ; très bien avec Mouret, qui cause en particulier avec elle, et dont elle fait les affaires, de la sympathie pour Clara, qu’elle a presque procurée à Mouret. On met dans son rayon les maîtresses du patron. Cette Clara qui fait la noce, peut être entretenue par Mouret à la fin, et rester quand même au magasin. Il lui donne un petit hôtel et elle le trompe tout de même. – Aussi Madame Aurélie veut-elle convaincre Louise [Denise]. – Puis, quand Louise est seconde, très inquiète, et c’est elle qui rend Octave jaloux par des rapports. Enfin, il faut, ou qu’elle lui cède la place, ou que Louise passe première à un rayon dédoublé.

Portrait physique de madame Aurélie (qui a honte de son nom de madame Lhomme) : une forte brune, assez petite ; cheveux très noirs en bandeaux corrects ; joues larges et un peu tombantes ; grands yeux immobiles ; bouche sévère de César. Main courte et forte. – Sanglée dans sa robe de soie noire ; épaules, gorge et fesses très fortes. Toute ronde. Masque empâté de César, et se coiffe en Diane.

Elle est parisienne. Fille d’un petit tailleur, certains disent même d’un concierge qui raccommodait ; a épousé un petit employé il y a 18 ans ; a d’abord monté un atelier de confection où elle a fait de mauvaises affaires, s’est mise alors dans un magasin, et a fini par entrer au Bonheur des Dames, où elle a placé son mari, caissier ailleurs, dans une petite maison ; puis son fils Albert ; puis le frère de lait de son fils, Joseph, qui est garçon de magasin. La dynastie des Lhomme comme on dit. Elle pourra encore faire entrer du monde. Utile à Mouret, ne pas oublier. »

Documents préparatoires du Bonheur des Dames, NAF 10278, f° 132-134

BIOGRAPHIE

Première du rayon de confection, au Bonheur des Dames. Son père, concierge rue Cuvier, était un petit tailleur alsacien. Elle a épousé Lhomme, un locataire de la maison, puis elle a voulu monter un atelier de confection à son compte et s’est aigrie, sans cesse traquée par la mauvaise chance, exaspérée de se sentir des épaules à porter la fortune et de n’aboutir qu’à des catastrophes. Le Bonheur des Dames lui a enfin donné le succès ; elle a fondé dans cette maison la dynastie des Lhomme, poussant son mari au poste de premier caissier, obtenant une caisse pour son fils Albert, un être incapable et malfaisant dont on n’avait rien pu faire, jusque-là. Et, par fierté, elle renie pour elle-même le nom de Lhomme ; le personnel doit l’appeler madame Aurélie. Hors du magasin, la femme, le mari, le fils vivent chacun à sa guise.

Très forte à quarante-cinq ans, elle est sanglée dans une robe de soie noire, dont le corsage, tendu sur la rondeur massive des épaules et de la gorge, luit comme une armure. Elle a, sous ses bandeaux sombres, de grands yeux immobiles, la bouche sévère, les joues larges et un peu tombantes ; dans sa majesté de première, son visage prend l’enflure d’un masque empâté de César. Autoritaire et vaniteuse, elle est bonne femme uniquement pour les demoiselles souples et caressantes, qui tombent en admiration devant ses paroles et ses actes ; elle se montre dure pour les débutantes, comme la vie s’est d’abord montrée dure pour elle, et Denise Baudu lui paraissant chétive et sans défense, elle ne lui épargne aucune humiliation. Mais, plate devant Octave Mouret, lui rendant des services délicats qui la font apprécier, elle ne tarde pas à deviner les intentions du maître ; elle change alors d’attitude et prend Denise sous sa protection.

Madame Aurélie possède une propriété près de Rambouillet, les Rigoles, achetée sur ses premiers cent mille francs d’économie ; plus tard, elle acquiert la campagne des Baudu. Son bonheur serait grand si Albert, mêlé à une affaire de vol, ne se faisait renvoyer. Cette mésaventure humilie profon-dément la première des confections ; son masque d’empereur romain semble avoir maigri de la honte qui entache maintenant la famille ; elle affecte de s’en aller chaque soir au bras de son mari, rapprochés tous deux par l’infortune, comprenant que le malheur est dû à la débandade de leur intérieur. Puis, l’âge arrive, Bourdoncle commence à regarder madame Aurélie de travers : « Trop vieille pour la vente ! » ce glas va sonner bientôt, emportant la dynastie des Lhomme. Et maintenant, malgré son orgueil, pour faire sa cour, pour rester en grâce, cette femme hautaine ne demande qu’à se mettre aux genoux de Denise.

(Au Bonheur des Dames)

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