GÉNÉALOGIE

Née en 1851 ; épouse en 1869 Félicien de Hautecœur et meurt le même jour d’un mal qui n’a pu être constaté. [Innéité. Aucune ressemblance avec sa mère et son ascendance. Du côté du père, les documents font défaut.]

(Arbre généalogique des Rougon-Macquart – 1893)

FICHE PERSONNAGE

« 16 ans. Foi, charme, toute la délicatesse du cœur. Sensibilité profonde. Une passionnée chaste. Blonde dorée, avec des yeux couleur de violette. Le visage un peu allongé, très délicat et très pur. Les yeux grands, avec des sourcils et des cils plus foncés que les cheveux. Très petites dents que les lèvres rose pâle découvrent. Un air de vierge de vitrail, mais vivante, gaie et saine. Elle aime à rire. Pas maigre, quoique fine et élancée. Taille moyenne, plutôt grande. Femme, formée, très femme, avec toutes les coquetteries et les complications de la femme. Une gorge ronde, bien faite, assez forte déjà ; mais la beauté est surtout dans l’attache du col, un peu longue, sur des épaules tombantes, fines et sans maigreur. Les mains et les pieds, les mains surtout, charmantes. Le travail ne la déforme pas, tout en laissant des traces. Comme toilette très simple, claire, unie et très chaste. Il faut que la chasteté, la pureté, l’innocence, sortent de toute la personne.

Elle est une Rougon-Macquart. En restent chez elle, l’orgueil et la volupté, la passion. L’éducation des Hubert, et le milieu qu’elle habite, la transforment, et dès lors la lutte du respect et du devoir, contre l’orgueil et la passion. Tout le mouvement de la figure est là, ne pas l’oublier. Toute l’hérédité, un rejet des R.-M. transplanté et cultivé, et dès lors sauvé. Tout l’effet d’un milieu. »

Documents préparatoires du Rêve, NAF 10323, f° 198-199.

HÉRÉDITÉ ET GRÂCE

« Dans Angélique, j’étudie un rejet des Rougon-Macquart (passion, orgueil) transplanté dans un milieu particulier de devoir et de soumission qui le transforme. C’est donc, pour en rester à mon idée philosophique générale, une influence du milieu qui agit sur l’hérédité. C’est l’hérédité des Rougon-Macquart combattue et vaincue par le milieu des Hautecœur et des Hubert.
Que devient là-dedans le libre arbitre ? Je continue à le nier, à dire qu’Angélique n’est pas libre, puisqu’elle n’est ce qu’elle est que par son transplantement.
Si elle se vainct dans la passion, si elle reste humble et chaste, c’est parce que le milieu l’a transformée, lui a donné des armes. Ailleurs, elle aurait cédé ; là, elle résiste.
En allant plus au fond, on pourrait dire, il est vrai, que le milieu n’a fait qu’éveiller sa volonté du bien, la fortifier et la faire agir. Mais je n’entrerai pas dans les subtilités, je garderai les grandes masses.
Seulement, il faut remarquer que le milieu joue ici le rôle de la grâce dans la théologie : il faut la grâce pour faire son salut, l’homme ne se sauve pas lui-même, si Dieu ne lui accorde pas la grâce ; et de même mes Rougon-Macquart ne résistent pas à leur hérédité si le milieu ne vient pas la combattre.
De même que mon Serge [Mouret] se désespérait lorsque la grâce l’abandonnait, il faudrait donc qu’Angélique rentrât en angoisse dès qu’elle sentirait le milieu ne plus influer, n’être pas assez fort, disparaître. Ce milieu est aussi fait de légendes qu’elle a lues, de la foi qu’elle a bue dans cet air, de l’au-delà dans lequel elle baigne, de sa croyance aux miracles, au surnaturel en un mot.
Tout cela est anti-rationnaliste. Je me rencontre avec les chrétiens primitifs, Saint-Paul, Saint-Augustin, qui niaient le libre arbitre de l’homme plus ou moins.
Mon hérédité, c’est le péché originel d’Adam et d’Ève, transmis à leurs descendants, et il n’y a plus que la grâce qui puisse le combattre, la grâce venue de Dieu, le surnaturel, la légende, la foi à la vie des saints et aux miracles.
Donc, dans mon bouquin, tout l’au-delà, tout le surnaturel que je veux mettre dans le milieu, c’est à proprement parler la grâce, ce que Dieu envoie pour sauver mon héroïne ; et si elle ne l’avait pas, elle ne se sauverait pas. Il faut donc faire d’Angélique une chrétienne primitive s’abandonnant aux mains de Dieu, disant que sans lui elle ne serait rien, ayant la foi, la croyance des premiers siècles. Tout est ramené à l’enfance, dans ce qu’elle pense et dans ce qu’elle fait. Art archaïque, etc. : toute entière enfoncée dans sa Vie des Saints, comme vie morale.
Et tirer une grâce de la Grâce.»

Documents préparatoires du Rêve, NAF 10324 f° 188-192

BIOGRAPHIE

Fille non reconnue de Sidonie Rougon. Père inconnu. Elle est née à Paris, le 22 janvier 1851, quinze mois après la mort du mari de Sidonie. La sage-femme Foucart l’a déposée le 23 du même mois aux Enfants-Assistés de la Seine ; elle y a été inscrite sous le numéro matricule 1634 et, faute de nom, a reçu les prénoms d’Angélique Marie. Le 25 janvier, l’enfant a été confiée à la nourrice Françoise Hamelin, maman Nini, qui l’a emportée dans la Nièvre, où elle a grandi en pleine campagne, conduisant la Rousse aux prés, marchant pieds nus, sur la route plate de Soulanges. Au bout de neuf ans, le 20 juin 1860, comme il fallait lui apprendre un état, elle est passée aux mains d’une ouvrière fleuriste, Thérèse Franchomme, née Rabier, cousine par alliance de maman Nini. Thérèse est morte six mois après chez son frère, un tanneur établi à Beaumont, et Angélique Marie, affreusement traitée par les Rabier, s’est enfuie, une nuit de décembre, le lendemain de Noël, emportant comme un trésor, cachant avec un soin jaloux le seul bien qu’elle possédât, son livret d’enfant assisté ! Habillée de loques, la tête enveloppée d’un lambeau de foulard, les pieds nus dans de gros souliers d’homme, elle a passé la nuit sous la neige, adossée à un pilier de la cathédrale et serrée contre la statue de sainte Agnès, la Vierge martyre, fiancée à Jésus. Au matin, la ville est couverte d’un grand linceul blanc, toutes les Saintes du portail sont vêtues de neige immaculée, et l’enfant misérable, blanche de neige, elle aussi, raidie à croire qu’elle devient de pierre, ne se distingue plus des grandes Vierges.

Les Hubert la recueillent toute froide, d’une légèreté de petit oiseau tombé du nid. C’est une gamine blonde, avec des yeux couleur de violette, la face allongée, le col surtout très long, d’une élégance de lis sur des épaules tombantes. Son allure est celle d’un animal qui se réveille, pris au piège ; il y a en elle un orgueil impuissant, la passion d’être la plus forte, on la sent enragée de fierté souffrante, avec pourtant des lèvres avides de caresses. Elle va, pendant une année, déconcerter les Hubert par des sautes brusques ; après des journées d’application exemplaire à son nouveau métier de brodeuse, elle deviendra tout à coup molle, sournoise, et, si on la gronde, elle éclatera en mauvaises réponses ; certains jours, quand on voudra la dompter, elle en arrivera à des crises de folie orgueilleuse, raidie, tapant des pieds et des mains, prête à déchirer et à mordre. Mais ces affreuses scènes se terminent toujours par le même déluge de larmes, la même exaltation de repentir qui la jette sur le carreau, dans une telle soif de châtiment qu’il faut bien lui pardonner. C’est la lutte de l’hérédité et du milieu. Hubertine lui a enseigné le renoncement et l’obéissance, qu’elle oppose à la passion et à l’orgueil. À chaque révolte, elle lui a infligé une pénitence, quelque basse besogne de cuisine qui l’enrageait d’abord et finissait par la vaincre. Ce qui inquiète encore, chez cette enfant, c’est l’élan et la violence de ses caresses, on la surprend se baisant les main ; elle s’enfièvre pour des images, des petites gravures de sainteté qu’elle collectionne ; elle s’énerve, les yeux fous, les joues brûlantes.

Angélique est une Rougon, aux fougues héréditaires, et elle vit loin du monde, comme en un cloître où tout conspire à l’apaiser. À l’heure de la première communion, elle a appris le mot à mot du catéchisme dans une telle ardeur de foi qu’elle émerveillait tout le monde par la sûreté de sa mémoire. Elle adore la lecture. Le livre qui achèvera de former son âme est la Légende dorée, de Jacques de Voragine, où d’abord les vieilles images naïves l’ont ravie, et dont elle s’est accoutumée à déchiffrer le texte. La Légende l’a passionnée, avec ses Saints et ses Saintes, aux aventures merveilleuses aussi belles que des romans, les miracles qu’ils accomplissent, leurs faciles victoires sur Satan, les effroyables supplices des persécutions, subis le sourire aux lèvres, un dégoût de la chair qui aiguise la douleur d’une volupté céleste, tant d’histoires captivantes où les bêtes elles-mêmes ont leur place, le lion serviable, le loup frappé de contrition ; elle ne vit plus que dans ce monde tragique et triomphant du prodige, au pays surnaturel de toutes les vertus, récompensées de toutes les joies. Le livre lui a appris la charité ; c’est un emportement de bonté, où elle se dépouille d’abord de ses menues affaires, commence ensuite à piller la maison et se plaît à donner sans discernement, la main ouverte. À quatorze ans, elle devient femme, et quand elle relit la Légende, ses oreilles bourdonnent, le sang bat dans les petites veines bleues de ses tempes, elle s’est prise d’une tendresse fraternelle pour les Vierges. Élisabeth de Hongrie lui devient un continuel enseignement ; à chacune des révoltes de son orgueil, lorsque la violence l’emporte, elle songe à ce modèle de douceur et de simplicité et la gardienne de son corps est la vierge-enfant, Sainte Agnès.

À quinze ans, Angélique est ainsi une adorable fille ; elle a grandi sans devenir fluette, le cou et les épaules toujours d’une grâce fière, la gorge ronde, la taille souple : et gaie, et saine, une beauté rare, d’un charme infini, où fleurissent la chair innocente et l’âme chaste. Elle est devenue une brodeuse remarquable, qui donne de la vie aux fleurs, de la foi aux symboles ; elle a le don du dessin, on s’extasie devant ses Vierges, comparables aux naïves figures des Primitifs, on lui confie tous les travaux de grand luxe, des merveilles lui passent par les mains. Et sa pensée s’envoie, elle vit dans l’attente d’un miracle, au point qu’ayant planté un églantier, elle croit qu’il va donner des roses. À seize ans, Angélique s’enthousiasme pour les Hautecœur, en qui elle voit les cousins de la Vierge ; elle voudrait épouser un prince, un prince qu’elle n’aurait jamais aperçu, qui viendrait au jour tombant la prendre par la main et la mènerait dans un palais ; il serait très beau, très riche, le plus beau, le plus riche que la terre eût jamais porté. Et elle voudrait qu’il l’aimât à la folie, afin elle-même de l’aimer comme une folle, et ils seraient très jeunes, très purs et très nobles, toujours, toujours. C’est ce rêve qu’elle va poursuivre maintenant.

Le miracle naîtra de son imagination échauffée de fables, des désirs inconscients de sa puberté. Elle s’est exaltée dans la contemplation du vitrail de la chapelle Hautecœur et quand, sous le mince croissant de la lune nouvelle, elle entrevoit une ombre immobile, un homme qui, les regards levés, ne la quitte plus, il lui semble que Saint Georges est descendu de son vitrail et vient à elle. L’apparition se précise, l’homme est un peintre verrier qui fait un travail de restauration ; elle sourit, dans une absolue confiance en son rêve de royale fortune. Lorsque l’inconnu pénètre chez les Hubert, elle peut bien jouer l’indifférence, la femme qui est en elle peut obéir à un obscur atavisme, se réfugier dans la méfiance et le mensonge ; Angélique, malgré ses malices d’amoureuse, ne cesse de croire à sa grande destinée, elle reste certaine que l’élu de son cœur ne saurait être que le plus beau, le plus riche, le plus noble. Et la révélation décisive, l’humble verrier devenu Félicien VII de Hautecœur, héritier d’une illustre famille, riche comme un roi, beau comme un dieu, ne parvient pas a l’étonner. Sa joie est immense, parfaite, sans souci des obstacles, qu’elle ne prévoit pas. il semble à Angélique que le mariage s’accomplira dès le lendemain, avec celle aisance des miracles de la Légende. Hubertine la bouleverse en lui montrant la dure réalité, le puissant évêque ne pouvant marier son fils à une pauvresse. Son orgueil est abattu, elle retombe à l’humilité de la grâce, elle se cloître même, sans chercher à revoir Félicien ; mais elle est certaine que les choses se réaliseront malgré tout ; elle attend un miracle, une manifestation de l’invisible. Dans son inlassable confiance, sûre que si monseigneur refuse, c’est parce qu’il ne la connaît pas, elle se présente à lui au seuil de la chapelle Hautecœur et, d’une voix pénétrante de charme, peu à peu raffermie, elle défend sa cause, elle se confesse toute, dans un élan de naïveté, d’adoration croissant ; elle dit le cantique de son amour et elle apparaît comme une de ces vierges légendaires des anciens missels, avec quelque chose de frêle, d’élancé dans la passion, de passionnément, pur. Au refus de l’évêque, toute espérance humaine est morte, il semble que le rêve soit à jamais aboli. Une courte révolte soulève Angélique, elle aime en désespérée, prête à fuir avec l’amant : c’est une dernière bataille que se livrent l’hérédité et le milieu. Elle sort de ce suprême combat touchée définitivement par la grâce, mais une langueur l’épuise, c’est un évanouissement de tout son être, une disparition lente, elle n’est plus qu’une flamme pure et très belle.

Et alors le miracle s’accomplit. Monseigneur a cédé. Angélique était sans connaissance, les paupières closes, les mains raides, pareille aux minces et rigides figures de pierre couchées sur les tombeaux. Le : « SI DIEU DIEU VEUT, JE VEUX » des Hautecœur l’a ressuscitée. Plus rien des révoltes humaines ne vit en elle. Désormais en état d’humilité parfaite, elle remet au cher seigneur qu’elle va épouser son livret d’élève, cette pièce administrative, cet écrou où il n’y a qu’une date suivie d’un numéro et qui est son unique parchemin. Et c’est maintenant la pleine réalisation de son rêve ; elle laisse tomber sur les misérables un fleuve de richesses, un débordement de bien-être ; elle épouse la fortune, la beauté, la puissance, au delà de tout espoir et, toute blanche dans sa robe de moire ornée de dentelles et de perles, parvenue au sommet du bonheur, elle meurt en mettant un baiser sur la bouche de Félicien.

(Le Rêve)

Fermer le menu