FICHE PERSONNAGE

« Blanche devient le personnage important. Il faut en arrêter nettement la création. Son âge est à discuter. Elle n’a pas de père, mais simplement un oncle, gardien du parc. Son père, un industriel de province qui avait gagné beaucoup d’argent est mort dans la ruine. Elle avait alors sept ans. Elle était en pension, savait lire et écrire. C’était une petite demoiselle en germe. Son oncle, pas riche, la prend avec lui et la laisse libre. C’est une demoiselle étrange, avec des toilettes bizarres, un enfant qui a vu la civilisation dans le rêve de ses premières années, et qui retombe à la demi sauvagerie. Adorable et bizarre création que cette fillette lâchée toute seule dans ce grand jardin où personne ne pénètre et que des grands murs enferment de toutes parts. C’est elle qui le révèle à Serge. Cependant ils trouvent des coins inconnus à tous deux. Je mettrai même le jardin sur un plateau pour que pas un regard ne puisse y pénétrer. – Blanche est donc une grande fille de vingt ans. Je trouverai le type de l’oncle, un type original. Blanche descend parfois au village, et je la fais ainsi passer dans la première partie. Elle n’est pas catholique. Son oncle est athée. Elle n’a pas fait sa communion dans le village, avec le prédécesseur de Serge, qui est mort là. Je puis faire de Frère Archangias son ennemi parce que son oncle n’a pas voulu l’envoyer à l’école, etc. – Bref, quoique fille à marier, elle est toute neuve, quand elle se perd dans le paradis avec Serge. Elle l’y promène et l’y instruit. La femme aide la nature ; elle est tentatrice. Cette deuxième partie n’est qu’une longue étude du réveil de l’humanité. – Mais dans la troisième partie, c’est Blanche qui prend la direction de l’action. La femme s’éveille en elle avec une puissance sauvage. Elle veut Serge, il lui appartient. Toute la brutalité de la nature qui va quand même à la génération, malgré l’obstacle. Une inconscience absolue. Ève sans aucun sens social, sans morale apprise, la bête humaine amoureuse. Seulement, Blanche, éveillée par la passion, dans sa soif de connaître, ne trouve plus dans la nature que des sollicitations brûlantes, des besoins que Serge ne contente plus. Elle se jette dans la lecture ; on a empilé dans un coin du pavillon les livres du château lorsque celui-ci a brûlé. Et là, dans les livres, elle apprend la société, elle voit son crime, elle devient horriblement triste, et cela, après des péripéties, la conduit au suicide. – Donc, c’est un tempérament, dans lequel je ferai naître un caractère. Ce doit être là l’originalité de cette figure. Elle rappelle un peu ma Madeleine Férat ; mais je l’en éloignerai le plus possible.

Je la ferai blonde, pas trop grande, l’air d’une bohémienne endimanchée dans la 1ère partie, sauvage avec une pointe de mystérieux. Dans la 2e partie, il la faut adorable, svelte, blanche comme du lait, avec une fraicheur de printemps, le visage un peu long, une de ces vierges de la Renaissance. Dans la 3e partie, elle sera plus carrée, femme faite, énergique, assombrie, toujours belle. Il faut que le dénouement soit extrêmement tragique. »

Documents préparatoires de La Faute de l’abbé Mouret, NAF 10294, f° 5-8.

BIOGRAPHIE

Nièce de Jeanbernat. Elle avait neuf ans, quand son père, subitement ruiné dans les affaires, s’est suicidé, la laissant au vieux philosophe du Paradou. Demoiselle déjà, lisant, brodant, bavardant, tapant sur les pianos, elle a dû quitter la pension et se réfugier chez son oncle, qui vit loin de tout, fumant sa pipe devant ses carrés de salade, ignorant l’immense forêt vierge dont il est le gardien. Cette mer de verdure, roulant sa houle de feuilles jusqu’à l’horizon, Albine s’en est emparée, elle y vit, elle a oublié son ancienne existence de pensionnaire à jupons brodés, elle est revenue à la libre nature. À seize ans, c’est une étrange fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus, aux bras minces, nus et dorés, avec des fleurs sauvages tressées dans ses cheveux ; elle s’habille d’une jupe orange, avec un grand fichu rouge attaché derrière la taille, ce qui lui donne un air de bohémienne endimanchée. Elle est l’âme tendre du merveilleux jardin où Serge Mouret, évadé un instant de la névrose héréditaire, va recommencer son existence, naître dans le soleil, s’ouvrir à la nature, pleurer devant les roses et deviner lentement l’amour. Albine sera l’innocente initiatrice, puis l’amante passionnée qui s’insurgera contre Dieu même et, fleur vivante du Paradou, voudra mourir parmi les fleurs.

(La Faute de l’abbé Mouret)

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